Belle-Vue, belle victoire !

31Mai - by admin9596 - 0 - In Uncategorized

Ainsi Château Belle-Vue remporte cette édition 2016 de la Coupe des crus bourgeois. Il s’était déjà approché de la victoire en 2014 en figurant parmi les 12 finalistes. Plusieurs crus comme Bébian ou Peyrat-Fourthon, qui s’inscrivent dans la liste des 12 survivants après le passage impitoyable au crible des jurés cette année, se sont eux aussi illustrés lors des précédentes coupes en terminant parmi les lauréats – c’est le cas de la Haye également… Belle-Vue, par cette victoire, bénéficie en plus, si l’on peut dire, d’un bonus, d’un satisfecit et des félicitations du jury, car, il faut bien l’avouer, le millésime 2013, marqué par des intempéries et des attaques de botrytis au moment de la vendange, fut un des plus difficiles à travailler de ces vingt dernières années. Dates de récoltes, choix de tris, décision au chai, tout fut compliqué et Belle-Vue comme nos autres finalistes en tirent une gloire supplémentaire d’être ainsi distingués.

Ah ! qu’il fallait bien du courage, comme celui qui animait le « petit cheval blanc » de Brassens, pour affronter ce lundi matin le bien mauvais temps qui régnait sur Paris. La pluie en rafale, les flaques sur les trottoirs, les voitures éclaboussantes, les cascades des stores de magasin, les arbres farceurs qui s’ébrouent sur le passant et, en apothéose, l’incertitude des transports. Roulera, roulera pas le train pour rentrer. Oui, vraiment, bravo à nos jurés d’avoir joué le jeu et d’avoir été tous présents à Lavinia, au sec, réconfortés par un accueil amical et quelques boissons chaudes. À l’étage, où l’on ne se lasse pas d’admirer l’incroyable collection d’alcools de tous pays, de tous âges, de toute contenance alignés dans les vitrines, la dégustation avait lieu dans le restaurant privatisé par les crus bourgeois.

Pour être tout à fait honnêtes et précis, outre le temps pourri et les conséquences ferroviaires de la lutte des classes, nous redoutions également une certaine forme de renoncement face à la qualité souvent décriée de ce millésime 2013. Et, quand les premiers verres furent servis, ce fut avec un soulagement non dissimulé que nous n’avons constaté aucun départ précipité et même entendu quelques commentaires surpris et presque élogieux.

Ainsi donc, ce 2013 tant décrié pouvait se montrer buvable et même agréable. Certes, il ne s’agit pas d’une grande année de garde et la plupart des bouteilles devront être bues dans les 5 ou 10 ans grand maximum. Mais d’une récolte qui aurait pu rappeler les millésimes catastrophiques du début de la décennie 1970 (1972, 1973 ou 1974), les progrès dans la viticulture (voir article sur le millésime) ont permis de sauver l’essentiel.

On peut même affirmer que la sélection finale, les 12 lauréats – Lavinia a décidé de commercialiser une caisse comprenant une bouteille de chacun –, affiche un excellent par la qualité des tanins, le côté suave et facile, mais aussi par la pureté du fruit.

Château Belle-Vue, Haut-Médoc. © Ch. Belle-VueChâteau Belle-Vue, Haut-Médoc. © Ch. Belle-Vue
Château Belle-Vue, Haut-Médoc. © Ch. Belle-Vue


Château Belle-Vue

Ce domaine, cru bourgeois du haut-médoc, fait partie d’une « trilogie » dont le premier tome s’intitulerait Gironville (finaliste de la coupe en 2012), le second Belle-Vue avec un troisième en forme d’appendice : Bolaire, un bordeaux supérieur. Le tout doit sa résurrection et son niveau de qualité d’aujourd’hui à quelques hommes qui avaient répéré que ces deux haut-médoc possédaient un terroir bien particulier. D’abord, deux associés en 1988, dont un pépiniériste, qui replantent le vignoble avec des ceps de qualité. Puis, un investisseur passionné, Vincent Mulliez. Ancien banquier de chez JP Morgan, il avait racheté l’ensemble en 2004.

Vincent Mulliez, décédé en 2010, avait donné les moyens aux équipes en place de faire le travail le plus précis possible. Il s’était entouré des conseils du jeune œnologue Vincent Bache-Gabrielsen, qui nous avait confié peu après le décès de Vincent Mulliez : « Je suis arrivé en juillet 2003. J’ai connu les deux gestions. Avant, c’était un peu juste, on courait après les moyens, ça forge une mentalité. Vincent Mulliez arrivait de la banque d’affaires, mais il ne se reconnaissait plus dans le milieu et voulait recommencer dans un autre métier. Il a visité pas mal de vignobles et il est tombé amoureux de Belle-Vue. Il a appris très vite.

On est passé du côté « roots » à quelqu’un de plus précis, qui avait de grandes exigences pour la propriété. Parfois dur, très exigeant mais généreux qui faisait confiance. » Vincent Bache-Gabrielsen continue de conseiller le domaine dirigé par Jean-Michel Marle pour le compte de la famille Mulliez. C’est également lui qui conseille et dirige la partie vinification de Lilian Ladouys, vainqueur de la Coupe l’an passé : « Belle-Vue est un cru qui avait disparu et qui appartenait à un négociant, Ardouin. On a retrouvé de très vieux tarifs de la fin du XIXe où Belle-Vue était coté aussi cher que Cos-d’Estournel. On a un très bon matériel végétal, c’était un vignoble vitrine pour le pépiniériste Mercier, qui en était copropriétaire avant que Vincent Mulliez rachète. »

Les 12 lauréats :

Château Belle-Vue – Haut-Médoc – Vainqueur de la Coupe des Crus Bourgeois 2016

Fruits noirs, sureau, cerise, charnu, tanins soyeux, souples, droit, note de cèdre, élégant.

Château Les Grands Chênes – Médoc

Fruits rouges, bois de réglisse, tanins serrés, fin, persistant, harmonieux.

Château du Périer – Médoc

Bien expressif, cerise, note boisé, élevage encore présent, du fond, doit s’harmoniser.

Château Tour Castillon – Médoc

Fruits rouges, mûre, vanille, bois précieux, bouche soyeuse, beaucoup de fond.

Château la Valière – Médoc

Expressif, suie, noyau, vanille, charnu, savoureux, élevage encore marqué, beaucoup de fond.

Château Bibian – Haut-Médoc

Nez frais, fruits rouges, cerise, encre, fin, tendu, tanins un peu fermes, séveux.

Château Peyrat-Fourthon – Haut-Médoc

Fruits noirs, bigarreau, toasté, riche, juteux, bonne matière, élevage encore présent.

Château Pontoise Cabarrus – Haut-Médoc

Fruits noirs, suie, fumée, beaucoup de fond, frais, velouté, séveux, long, savoureux.

Château l’Ermitage – Listrac-Médoc

Fruits noirs, de la chair, boisé un peu dominant en l’état, suie, épices, finale tendue.

Château La Haye – Saint-Estèphe

Fruits noirs, burlat, boite à cigares, charnu, tanins serrés, frais, savoureux, long, harmonieux, élégant.

Château Tour de Pez – Saint-Estèphe

Expressif, pain toasté, réglisse, noyau, juteux, séveux, charnu, long sur les épices, finale soyeuse.

Château Coutelin-Merville – Saint-Estèphe

Fruits rouges, cerise, végétal frais, dense, tanins veloutés, fin, harmonieux.



Yves Legrand, président du Syndicat des Cavistes professionnels. © DRYves Legrand, président du Syndicat des Cavistes professionnels. © DR
Yves Legrand, président du Syndicat des Cavistes professionnels. © DR


Yves Legrand, président du jury

Caviste à Paris et à Issy-les-Moulineaux sous l’enseigne le Chemin des Vignes, Yves Legrand est également président du syndicat des cavistes professionnels (SCP) : « Je suis président depuis la création du syndicat, en 2011. On regroupe l’ensemble des cavistes, aussi bien indépendants, que franchisés (exemple : Repaire de Bacchus), ou intégrés (exemple : Nicolas). On peut dire que l’on représente la première entreprise de conseil et de vente de vins. Nous sommes le prolongement naturel de la viticulture. Nous représentons 6 à 7% des volumes de vins vendus en France, mais nous apportons une forte valeur ajoutée, au niveau du conseil, de la formation et des relations humaines. On vend les vins que l’on aime boire ! Cette année, la Coupe des crus bourgeois porte sur le millésime 2013… L’année n’a pas été clémente, mais les vignerons ont fait le maximum, alors, nous nous devons d’être présents pour les années compliquées, comme pour les grandes années… Il faut laisser sa chance au vin, il y en a toujours de bons, même dans un millésime difficile… »

Jury de la Coupe des Crus Bourgeois 2016, cave Lavinia. © DRJury de la Coupe des Crus Bourgeois 2016, cave Lavinia. © DR
Jury de la Coupe des Crus Bourgeois 2016, cave Lavinia. © DR

Membres du jury :

Laure Azema – Consultante, société Wine Hémisphères

Jean-Luc Barde – Journaliste, Vignerons Magazine

Pierre Bauer – Caviste, Lavinia

Julien Belle – Œnologue

Pierre Berot – Acheteur, Caves Taillevent

Christophe Blanck – Négociant, Vinatus

Olivier Bompas – Journaliste, Le Point

Anne-Marie Chabbert – Œnologue

Léa Desportes – Responsable communication, éditions Jean Lenoir

Antoine Dinard – Sommelier, Champagne Billecart-Salmon

Julien Dorard – Caviste, La Vignery

Kang Du – Sommelier, Restaurant La Cagouille

Sandra Dubosq – Œnologue

Jacques Dupont – Journaliste, Le Point

Patrick Fargeot – Caviste, La Vignery

James Finkel – Maître de la Commanderie de Bordeaux à New York

Laure Gasparotto – Journaliste, Le Monde

Pascal Hénot – Œnologue, Oenosens

Myriam Huet – Œnologue, Maison Richard

Xavier Leclerc – Acheteur, Auchan

Jean-Pierre Lécluze – Caviste, Cellier Saint Germain

Stéphanie Marchand – Œnologue, Oenocentres

Gérard Margeon – Sommelier, Groupe Alain Ducasse

Suzanne Méthé – Journaliste, Régal

Ludovic Patternotte – Acheteur, Casino

François Pierssens – Journaliste, conseille des vins du Médoc

Franck Ramage – Sommelier, Albert de Mun

Séverine Corson-Schneider – Éditrice, guide Hachette

Jean-François Rovire – Acheteur, Super U

Sophie Talbot – Acheteur, Casino

Laure Vernhes – Journaliste stagiaire, Le Point

2013, le millésime de mauvaise réputation

Tout avait mal commencé en juin, la troisième semaine de ce mois. Grand moment pour la vigne, celui des épousailles ou, plus techniquement, de la fleur (fécondation). Quand celle-ci se déroule par beau temps, alors, on sait déjà que la récolte sera abondante, que monsieur et madame Vigne auront beaucoup de petits raisins. Quand c’est sous la flotte, la floraison se passe mal et l’essai n’est pas transformé. On parle alors de coulure (peu de grappes) et de millerandage (grains petits, sans ou avec un seul pépin). Le mois de juin 2013 détient avec celui de 1992 le record de la plus forte pluviométrie sur cinquante ans…

Si, à partir de la mi-juillet et jusqu’à la fin août, le temps vira au sec, avec de belles journées ensoleillées, jamais le retard ne fut rattrapé. Pis, le retour des fortes pluies fin septembre a déclenché une invasion du botrytis (le champignon de la pourriture) dont même les plus anciens du métier n’avaient pas souvenir. « Dès la fin de la première semaine d’octobre, les menaces de pourriture concernèrent tous les cépages ; on vit ainsi des parcelles entières de cabernet pourrir du jour au lendemain sans foyer annonciateur. Un tel effondrement des défenses naturelles de la vigne contre Botrytis cinerea est rare », écrivaient sobrement le docteur Laurence Geny et le professeur Denis Dubourdieu de l’Institut des sciences de la vigne et du vin de l’université de Bordeaux.

À l’arrivée, que vaut vraiment ce 2013, qualifié dès sa naissance de cancre de la décénnie, et même de la précédente. On peut affirmer sans crainte d’être démenti qu’il y a vingt ou trente ans on l’aurait qualifié de catastrophique. Un genre de 1984, qui acheva son parcours peu glorieux dans les premières foires aux vins à grande échelle. Il eut au moins le mérite de faire découvrir des crus huppés aux clients de la grande distribution.

2013 se situe bien au-dessus. Non pas que la météo ait été plus favorable. C’est plus le savoir-faire, l’humain qui l’a rendu meilleur. On n’était pas moins intelligent en 1984, mais on manquait d’études, d’expérimentations, et surtout de moyens. Les vins se vendaient mal et à bas prix, et dans les châteaux, le rendement seul pouvait équilibrer un tant soit peu les comptes. Il ne serait venu à personne l’idée suicidaire, de faire tomber des raisins verts en juillet pour éviter « la charge » trop importante sur un cep et le développement de la pourriture par contact entre les grappes. Encore moins de payer une « troupe » pour effeuiller ou simplement trier à la vendange…

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